Lewis Baltz

Only Exceptions

« Je suis né et j’ai vécu au cœur d’une région dont l’urbanisation était l’une des plus rapides du monde, la Californie du Sud dans la période de l’après-guerre. On pouvait voir les choses changer à vue d’œil. C’était stupéfiant. Un monde nouveau était en train de naître, sans doute pas un monde très agréable, mais un monde qui était ce nouvel environnement américain homogénéisé qui se répandait dans tout le pays et allait s’exporter partout. » Témoin de cette transformation radicale, l’artiste Lewis Baltz réalise, dès 1967, des images photographiques isolées, silencieuses, compactes et précises qui enregistrent, en noir et blanc, l’apparition dans le paysage de signes et d’objets tentaculaires, la prolifération d’architectures commerciales, anonymes et ordinaires. Ces toutes premières photographies seront publiées aux éditions Steidl en 2005 sous le titre : The Prototype Works.

Rapidement, quadrillant le mur, il va organiser ses images en série, en séquences, et réaliser un ensemble impressionnant d’œuvres, Track Houses (1969-1971), The new Industrial Park near Irvine, California (1971-1974), Park City (1978-1981), San Quentin Point (1981-1983). Des œuvres dont le sens ne découle pas de l’unique prise de vue, mais bien du passage, de la progression d’une image à l’autre. En 1975, il participe, à l’exposition New Topographics, Photographs of a Man-Altered Landscape, uneexposition mythique qui relancera l’esthétique documentaire par son approche nouvelle du paysage et du territoire. Questionnant la nature de la réalité, Baltz s’intéresse alors aux choses « obscènes », hors scène, hors cadre et photographie des zones mortes, des sites en construction ou abandonnés, des no man’s land, des non-lieux. Peu à peu, la couleur va s’imposer. Dans un entretien récent, Baltz relève l’observation faite par Stanley Cavell dans ses écrits sur le cinéma, selon lesquels images en noir et blanc évoquent le passé, même s’il s’agit d’un passé très récent alors que la couleur s’adresse à un futur qui a déjà commencé. Un effet temporel, « une sensation d’autrefois et maintenant », qu’expérimente Baltz avec Candlestick Point (1984-1990).

À la fin des années 80, «changement de paradigme» : Lewis Baltz entreprend une série d’œuvres dont l’implication sociale et politique est volontairement plus manifeste. Extensionde Sites of Technology (1989-1991), en intégrant des images de sources diverses, l’artiste va interroger avec The Power Trilogy (1992-1995), présentée dans le cadre de cette exposition sous forme de maquettes, l’omniprésence et les débordements des nouvelles technologies : surveillance, dépendance et pouvoir. « Les machines elles-mêmes ne ressemblent à rien (…) en réalité ce sont elles qui règnent sur le monde. En travaillant sur ces technologies, je suis devenu de plus en plus conscient de l’utilisation qu’on en fait pour la manipulation sociale et la surveillance ininterrompue de la population. » Baltz tente d’évoquer cette situation de manière métaphorique dans Ronde de Nuit (1992-1995). Il n’y pas une seule et unique position face à ce tableau mural de douze mètres de long, en douze parties. Sujet de l’œuvre, le spectateur est pris par l’effet de zoom et de balayage. Faite d’aller-retour, la pièce suscite curiosité, inquiétude et malaise, « On ne sait plus (…) qui est surveillé et qui surveille. » Quand bien même, Ronde de Nuit a été réalisée principalement à partir d’images vidéo de caméras de surveillance, d’Alphaville − film réalisé par Jean-Luc Godard en 1965 − au scandale récent des écoutes de la NSA, elle conserve plus que jamais toute sa pertinence. Avec Docile Bodies (1994) dont le titre fait directement référence aux écrits de Michel Foucault, il interroge notre dépendance et vulnérabilité face au pouvoir de la science et de la technologie médicale. Pouvoir, contrôle et organisation, The Politics of Bacteria (1992-1995), pour cette troisième œuvre, il associe à nouveau, images de haute résolution, détails et plans fixes de caméra d’observation.

Visuellement proche des œuvres citées ci-dessus et des premières Generic Night Cities (1989-2000), Gladsaxe (1995) est formée de deux images nocturnes juxtaposées, prises à Copenhague, l’une floue et l’autre aux lumières violentes. Elles rappellent autant les Prototypes du début que les structures géométriques et sérielles du minimalisme américain. Baltz pose ici un regard sur la cauchemardesque monotonie d’une architecture répétitive et désincarnée.

Évoquant la photographie comme « une zone étroite, profonde, entre le roman et le film », observateur averti et infatigable de la métamorphose du monde − fasciné par l’architecture et l’impact de la technologie, bousculant les conditions et les limites de nos modes de représentation − Baltz a nourri sa démarche par de nombreux textes publiés dans des revues et des catalogues.

Textes et images composent symétriquement des œuvres telles que The Deaths in Newport (1989-1995) et Venezia-Marghera (1999-2000). En 1988, il retourne dans sa ville natale et soumet l’idée d’un projet spécifique sur le site du futur musée d’art contemporain, le Newport Harbor Museum. Sur ces propres traces, se remémorant le rôle de son père qui avait témoigné en tant qu’expert, Baltz va explorer les archives d’un procès criminel interminable. À partir d’un fait divers hypermédiatisé, s’élabore une véritable intrigue à la Hitchcock voire un scénario digne de Rashomon, film réalisé par Akira Kurosawa en 1950. Toute impression de certitude et de vérité s’échappe. Refusé, exposé quelques années plus tard, The Deaths in Newport, œuvre aux formes narratives non définies, existe depuis sous la forme de quatre livres et un CD-Rom interactif.

Publié sous la forme d’un portfolio par Steidl en 2013, Venezia-Marghera est sans aucun doute, le dernier opus de Baltz sur la dévastation du paysage.  À nouveau, les images y divergent : images de cinéma − Senso  (1954) de Luchino Visconti − photographies prises par l’artiste, images d’archive de la ville de Venise, reproduction de cartes postales… Répondant à une commande, Lewis Baltz explore la dévastatrice proximité entre la Sérénissime ville-musée, les villes flottantes de loisirs, les cargos en décomposition et les industries toxiques qui se partagent une même lagune.

Lewis Baltz  est né en 1945 à Newport en Californie. Il vit à Paris et à Venise. À l'âge de 26 ans, il expose son travail à la galerie Leo Castelli de New York où ont été exposés de nombreux artistes, du Pop Art, du minimalisme et de l’art conceptuel, ayant eu une forte influence sur son œuvre. Il participe à un très grand nombre d’expositions et son œuvre est présente dans de nombreux Musées et collections privées. Récemment, plusieurs expositions ont permis de redécouvrir cette œuvre incontournable : Lewis Baltz, Albertina, Vienne, Autriche (2013), Lewis Baltz, Kestnergesellschaft, Hannover, Allemagne (2012), Lewis Baltz, Kunstmuseum Bonn, Allemagne (2012), Prototypes/Ronde de Nuit, National Gallery of Art, Washington, États-Unis (2011), Lewis Baltz: Prototypes/Ronde de Nuit, Art Institute of Chicago, Chicago, États-Unis (2010) Lewis Baltz/Donald Judd, Galerie Thomas Zander, Cologne, Allemagne (2010). Le Getty Research Institute de Los Angeles vient récemment d’accueillir l’ensemble des archives de l’artiste.

Only Exceptions est le titre du second volume inédit de la réédition, en 2012 par les éditions Steidl, de Rules Without Exceptions, à l’occasion de l’exposition Lewis Baltz au Kunstmuseum Bonn. Si le titre du premier volume fait directement référence au film de Wim Wenders L’Ami américain (1977), le titre Only Exceptions a été proposé par Urs Stahel, (cofondateur et Directeur du Fotomuseum Winterthur de 1993 à juin 2013)

Une conversation avec Lewis Baltz sur Des livres et des photos (LeMonde.fr)