New York, ville d’arbres, cinq questions à Mitch Epstein

par Jean-Paul Deridder

1.
Avec ton projet précédent, American Power, tu livrais une vision désolante de la dépendance énergétique de la société moderne et de ses conséquences désastreuses sur l’environnement. New York Arbor est une œuvre très différente. Comment es-tu passé des photographies couleur sur la culture de l’énergie aux États-Unis à des images en noir et blanc des arbres de New York ?

Je voulais travailler sur un sujet plus restreint, après avoir travaillé sur des trames thématiques et géographiques extrêmement vastes. Après American Power, je me sentais triste, j’ai voulu faire une série de photos exprimant un hommage et non des regrets. Je voulais photographier à nouveau New York mais sous un angle différent, qui me permettrait de poser un regard neuf sur cette ville.

2.
Tu fais référence aux photographies de l’écrivain hongrois Péter Nádas. Pour accompagner son texte La Mort seul à seul il a photographié un arbre de son jardin, un poirier centenaire, au fil des saisons. C’est une sorte de méditation sur le cycle de la vie. On retrouve cette image symbolique de « l’arbre de la vie » dans de nombreuses cultures anciennes. Ce symbole est-il une clé interprétative de New York Arbor ?

Le poirier de Nádas m’a guidé vers une méthode. Il a photographié un seul arbre de nombreuses fois, dans différentes conditions. Après avoir choisi un arbre, j’y retournais à différentes saisons, par tous les temps et dans divers états d’esprit. Nádas, alors qu’il lutte contre sa mortalité, témoigne de la permanence et de l’évolution de l’arbre au fil de l’année. Le projet de Nádas m’a aidé à créer ma propre relation avec ces emblèmes de la vie et de la nature. La lecture de La Mort seul à seul m’a amené à saisir le rôle important qu’un arbre peut jouer pour quelqu’un. J’ai découvert les multiples rôles que les habitants de New York attribuaient aux arbres – totems, pierres de touche d’un quartier, témoins du temps qui passe, éléments sauvages qui nous relient à la nature.

3.
Ton premier livre de photographies de New York, The City (2001), contient des photos couleur et des photos noir et blanc. Les 63 photos d’American Power sont toutes en couleur. Pour New York Arbor, tu as travaillé exclusivement en noir et blanc. Peux-tu expliquer les raisons qui te poussent à choisir tantôt la couleur tantôt le noir et blanc ?

J’ai divisé The City en deux sections : publique et privée. Le recours à la couleur et au noir et blanc m’a aidé à formuler cette distinction, les images en noir et blanc reflètent une sorte d’intimité pure qui m’a permis d’exprimer le caractère privé des portraits que j’ai fait de ma famille et de mes amis. Pour New York Arbor, j’ai choisi de faire toute la série en noir et blanc car je voulais faire ressortir les arbres, la couleur aurait été trop affirmée, importune, il fallait que les arbres soient au premier plan, sans risquer d’être éclipsés par un taxi jaune, une robe rouge, un feu vert. Je voulais éviter les clichés pittoresques. Et puis ces photos d’arbres sont en quelque sorte des portraits, je me suis donc inspiré de l’intimité que j’avais créée dans The City en utilisant le noir et blanc.

4.
Il suffit de feuilleter New York Arbor pour se rendre compte que la séquence des images est essentielle. Le livre s’ouvre sur le « portrait » du tulipier de Virginie, photographié dans le Queens, considéré comme l’un des plus vieux arbres de New York. Tu commences le très beau texte qui accompagne tes images en racontant l’histoire de ta visite enneigée à ce vénérable ancêtre. Comment as-tu procédé pour établir la succession des images?

J’ai organisé les photos selon le cycle des saisons. Au sein d’une saison, l’enchaînement est à la fois intuitif et basé sur les relations formelles entre les images.

5.
Tu as expliqué que tu étais retourné pour photographier le même arbre à plusieurs reprises. Comment as-tu choisi les photographies figurant dans le livre ? Quels ont été tes critères de sélection ?

Le tri est l’étape la plus importante pour un photographe, après la prise de vue. Au moment où je fais la photo, je suis déjà en train de trier, au sens où je fais des choix quant à l’arbre que je prends pour sujet, à la saison, au moment de la journée, à l’angle de vue, au cadrage, à la mise au point, etc. Quand j’ai plusieurs photos du même arbre, je les examine, je m’arrête sur la netteté, la résolution et la tension formelles. Mais la « bonne » photo est bonne pour des raisons un peu inexplicables. Elle transmet quelque chose d’ineffable qui doit interpeller le spectateur. Il y a tellement de qualités à prendre en compte – formelle, thématique, psychologique, conceptuelle, émotionnelle. Je choisis la photo dans laquelle toutes ces qualités s’agrègent pour exprimer quelque chose d’important, d’étonnant, de mystérieux.